Anne-Sophie Kehr
Présidente du Réseau des maisons de l’architecture
 
Notre Dame, lundi 15 avril 2019 « Au commencement il y a la ruine. »[1], Jacques Derrida  

Poétique fragile d’une catastrophe, témoignage de notre précarité, nécessité de renaissance

Notre Dame renversée, arrachée à son éternité, sarclée par les flammes, renaîtra patiemment d’une robe nouvelle – restituée ou pas à l’identique, appareillée, cicatrisée, pansée, ne doit-elle pas garder les stigmates de cette catastrophe ?

Comme l’écrit Antoine Leygonie, architecte, dans « La ruine et le geste architectural »[2], le rugissement et l’expérience de la ruine sont liés à la douleur du deuil. C’est selon lui en premier lieu la manifestation d’une perte. « Il y avait là un édifice dont il ne reste aujourd’hui qu’un fragment, un lambeau. Il y avait là la vie, voire une civilisation, mais aujourd’hui il ne reste que des vestiges. »
Douleur mélancolique, consternation d’un symbole meurtri, il faudra trouver du « plaisir » à la remettre en valeur, « plaisir » de retrouver une qualité de mise en œuvre, « plaisir » de la relever ensemble, pierre par pierre, poutre par poutre, et surtout redonner les contours à l’infini de sa voûte céleste protectrice. En reconstruisant, il faut espérer rebâtir du sens commun.

Un ciel étoilé perforé, éventré, un trou dans la voûte, le vaisseau magnifique, comme un Sphinx blessé, saigne aujourd’hui de ce feu éteint encore brûlant. Le ciel était embrasé aux yeux des passants, des promeneurs, des habitants, des parisiens impuissants face à la violence des flammes de cet enfer dévoreur. Et l’on voit naître sur la toile toutes sortes de polémiques, certaines fortuites, sur la manière de reconstruire, de penser notre patrimoine. L’architecture, notre toit, l’abri de nos rencontres, lieu de nos liens, lieu de transmission, lieu d’amour, porteuse de mémoire, porteuse d’histoire et de temps, que revête « ta pierre » ?

Notre consternation universelle de ce lundi 15 avril 2019, est la preuve que l’homme s’attache à l’architecture, il a besoin de ses repères spatiaux, au-delà de la religion. Les Cathédrales, qui abritent l’infini sous leurs voûtes, sont des lieux symboliquement et spatialement forts dans la construction de la Cité, et de notre identité existentielle.
Alors comme une âme blessée, qui se relevant, revoit de plus belle de son regard nouvellement avisé le monde, Notre Dame renaîtra, cicatrisée certes, mais n’en sera-t-elle pas plus « humaine » ?

Nous ne pouvons qu’espérer que de la tragédie naîtra la conscience de nos valeurs communes, portées par l’Architecture et que la reconstruction de Notre Dame soit la pierre d’un édifice de partage de savoirs, de nos bâtisseurs, œuvre commune pour les valeurs de la Cité de demain.

[1] « Mémoires d'aveugle, L'autoportrait et autres ruines », Jacques Derrida, Ed. : RMN, 1990 [2] :« La ruine et le geste architectural », sous la direction de Pierre Hyppolite, Ed. : Presses universitaires de Paris ouest, 2016  
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